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Comment les partis politiques engagent et mobilisent les jeunes : Revue de la littérature de cinq pays

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1.0 Introduction

Cette revue présente à Élections Canada un survol des travaux de recherche universitaire qui expliquent la manière dont les candidats et les partis politiques engagent et mobilisent les jeunes électeurs. L'intérêt pour cette question est né de l'Enquête nationale auprès des jeunesnote 2, qui a montré que les jeunes contactés par les partis ou les candidats étaient plus susceptibles de voter. La présente revue vise à recenser et à décrire les stratégies et les pratiques de rayonnement employées par les candidats et les partis politiques pour engager et mobiliser les jeunes, et à évaluer, dans la mesure du possible, leur efficacité et leur attrait. Le contexte ainsi fourni orientera les futures initiatives de recherche et d'éducation ainsi que la relation entre Élections Canada et les partis politiques.

La première section présente une revue de la littérature pertinente, notamment les théories de la participation politique, le cadre d'engagement et de mobilisation, et les principaux obstacles au rayonnement auprès des jeunes. La deuxième section expose les activités de rayonnement auprès des jeunes d'un point de vue comparatif. Les cas choisis proviennent du Canada, des États-Unis, du Royaume-Uni, de la Nouvelle-Zélande et de la Finlande. La revue présente les études de cas, puis souligne les pratiques notables en matière d'engagement et de mobilisation des jeunes. Elle se termine par la présentation de points à considérer dans le contexte canadien et de pistes de recherche à explorer.

1.1 Importance des partis politiques

Les partis politiques sont des institutions démocratiques nécessaires et souhaitables (van Biezen, 2004)note 3 et, d'après McAllister (2011 : x) : « Les partis politiques façonnent l'ensemble [de notre] processus politique. » Au cœur de la vie politique, les partis exercent divers rôles. Par exemple, ils recrutent des candidats aux élections, élaborent les plateformes à soumettre au jugement de l'électorat et offrent un lieu de participation citoyenne aux instances politiques. Diamond et Gunther (2001) ont classé les responsabilités des partis en sept fonctions communes, mais uniques :

  • Investiture des candidats : les partis organisent le processus de sélection des candidats aux élections.
  • Mobilisation électorale : les partis mènent des activités de rayonnement auprès de l'électorat afin de rallier des appuis en faveur de leur candidat et de faciliter la participation politique.
  • Structuration des enjeux : les partis mettent au point des plateformes qui mettent en relief certains enjeux.
  • Représentation sociétale : les partis offrent aux groupes des moyens d'acquérir une représentation.
  • Agrégation des intérêts : les partis s'inspirent des préférences individuelles des citoyens pour tenter de plaire au plus grand nombre.
  • Formation et soutien des gouvernements : les partis aident à organiser les rôles au sein du gouvernement et de l'opposition, de manière à assurer la reddition de comptes à l'électorat.
  • Intégration sociétale : les partis permettent aux citoyens de participer efficacement au processus politiquenote 4.

Toutefois, dans la pratique, la mesure dans laquelle les partis remplissent ces fonctions dépend de la manière dont ils répartissent leurs ressources limitées et de leurs objectifs respectifsnote 5.

Cette revue de la littérature porte sur deux fonctions : l'engagement et la mobilisationnote 6 des jeunes. Elle vient à propos étant donné les grands changements que vivent de nombreux partis politiques dans les démocraties industrielles avancées (Mair, Muller et Plasser, 2004). À l'heure actuelle, les partis composent entre autres avec le déclin de l'identification à un parti, la montée des nouvelles technologies des communications et la révision des règles électorales. Par conséquent, certains partis politiques pourraient s'intéresser à l'évolution des pratiques de rayonnement auprès des jeunes.

À noter qu'il peut être difficile d'effectuer de la recherche sur les activités d'engagement et de mobilisation des partis politiques : leurs décisions et leurs activités internes ne sont pas totalement transparentes par souci de conserver un avantage concurrentiel sur leurs adversairesnote 7.

1.2 Précisions importantes sur la terminologie

Avant de passer la littérature en revue, il est utile de définir certains termes de base. L'expression « système politique » s'entend de l'organisation des institutions de gouvernance et du partage des pouvoirs dans un pays. À titre d'exemple, le système parlementaire du Canada est de type britannique. Le « système électoral » est le processus par lequel les préférences des électeurs se traduisent en appuis pour les candidats ou les partis. Par exemple, le système majoritaire uninominal à un tour représente une forme de scrutin majoritaire basé sur le régime de la circonscription uninominale. La représentation proportionnelle signifie quant à elle que les partis se voient attribuer des sièges en proportion de leur part globale des votes obtenus à l'échelle nationale (Reynolds, Reilly et Ellis, 2005). Tant le système politique que le système électoral peuvent façonner le comportement des partis politiques.

L'« engagement » permet aux citoyens de participer efficacement au processus politique et fait idéalement en sorte que les citoyens sont partie prenante du système politique (Diamond et Gunther, 2001 : 8). L'engagement se traduit par un effort des partis pour favoriser la participation et l'inclusion des citoyens et rester à leur écoute. Dans la pratique, l'engagement couvre une gamme d'activités au-delà de l'exercice du vote : adhérer à un parti, faire du bénévolat pendant une campagne, verser des contributions et commenter les plateformes et les politiquesnote 8.

La « mobilisation » correspond aux moyens employés par les partis pour motiver les citoyens à soutenir leurs candidats et pour faciliter la participation au processus électoral (Diamond et Gunther, 2001 : 7). La mobilisation s'entend plus particulièrement des efforts déployés pendant une campagne électorale pour inciter les gens à voter.

Bien que l'engagement et la mobilisation soient des activités distinctes, elles ne s'excluent pas l'une l'autre. Ainsi, on peut considérer le recrutement de bénévoles pour une campagne autant comme un effort d'engagement que comme une stratégie de mobilisation. Pour les besoins de cette revue, le « rayonnement » englobe à la fois les tactiques d'engagement et de mobilisation.

Le groupe d'âge désigné par le terme « jeunes » varie d'une étude à l'autre. Certains chercheurs emploient le terme « jeunes » pour désigner les 15 à 24 ans, d'autres les 18 à 34 ans. Le groupe d'âge compris dans cette revue est celui des 18 à 34 ansnote 9. Les chercheurs universitaires traitent généralement les jeunes comme une cohorte homogène, étant donné que l'âge est l'un des facteurs prédictifs les plus fiables de la participation électorale (CIRCLE Staff, 2012; Haid, 2003)note 10. La présente revue adhère à cette conception. Cependant, il conviendrait d'étudier l'hypothèse selon laquelle les différences entre les jeunes justifient l'adoption de stratégies de rayonnement adaptéesnote 11.

1.3 Théories de la participation politique

L'efficacité des efforts d'engagement et de mobilisation des partis politiques accroît la participation politique. Toutefois, la participation politique est un phénomène complexe qui a donné lieu à de nombreuses théories. Compte tenu de la portée de la revue, les notions d'engagement et de mobilisation sont brièvement situées dans un modèle général de la participation politiquenote 12.

Verba, Schlozman et Brady (1995) et plusieurs autres chercheurs identifient trois facteurs déterminants de la participation civique et politique : les ressources, l'intérêt et le recrutement (Almond et Verba, 1963; Barnes et Kaase, 1979; Milbrath, 1965; Verba et Nie, 1972). Les ressources désignent le temps, l'argent et les compétences civiques nécessaires pour participer. L'intérêt s'entend du devoir civique, de l'intérêt pour la politique et du sentiment d'efficacité qui facilite la participation. Enfin, le recrutement renvoie aux réseaux sociaux qui mobilisent les citoyens et favorisent la participation. Il revêt une importance particulière dans une analyse des stratégies de rayonnement.

Les citoyens participent aux élections et au gouvernement à la fois parce qu'ils vont vers la politique et parce que celle-ci vient à eux (Rosenstone et Hansen, 1993 : 6). L'engagement politique, c'est-à-dire « aller vers la politique », implique l'existence d'un intérêt pour la politique. Dans le cas contraire, il est peu probable que les citoyens consacrent beaucoup de temps et d'énergie à suivre les affaires publiques (Gidengil et al., 2004 : 11). Même si l'intérêt s'estompe à un certain égard, les études indiquent qu'il est possible de le cultiver par d'autres moyens. C'est là l'essence du modèle de la mobilisation qu'évoquent Rosenstone et Hansen (1993).

Dans le modèle de la mobilisation, les chercheurs affirment que la participation peut découler de signaux contextuels – un candidat ou un parti politique qui nous demande de voter ou d'adhérer au parti, par exemplenote 13. Les occasions de participer dépendent également du milieu ou du réseau de la personne, notamment le fait d'avoir un conjoint qui lui demande à quel moment elle ira voter (Leighley, 1995 : 189). Les partis politiques, vu leur rôle central dans les systèmes politiques, sont des agents essentiels d'engagement et de mobilisation.

Les études les plus récentes sur la mobilisation proviennent généralement des États-Unis (Bennion, 2005; Green, 2004, 2008; Green et Gerber, 2001, 2005; Nickerson, 2006; Rosenstone et Hansen, 1993). Au Canada, on note l'absence de travaux de recherche politique systématiques sur les moyens employés par les partis politiques et les candidats pour engager et mobiliser les jeunes électeurs et sur leur efficacité. En revanche, les analyses savantes sur la participation électorale au Canada – notamment chez les jeunes – ont été nombreuses (Dalton, 2011; Gidengil et al., 2004; Howe, 2010; Rubenson et al., 2004). Les résultats de ces travaux fournissent des pistes de recherche sur la mobilisation des jeunes pendant les élections.

1.4 Non-votants récurrents versus non-votants intermittents

Les habitudes en matière de participation électorale constituent un important facteur à considérer lors de la mise en œuvre d'une stratégie de rayonnement, puisque certains types d'électeurs sont plus réceptifs aux efforts de mobilisation que d'autres (Melton, 2011 : 2)note 14. Les chercheurs décrivent la participation électorale comme une habitude (Aldrich, Green et Glaser, 2011; Denny et Doyle, 2009; Gerber, Green et Shachar, 2003; Howe, 2010; Meredith, 2009; Nickerson, 2004). En d'autres mots, le fait qu'une personne vote lors d'une élection augmente la probabilité qu'elle vote lors de l'élection suivante, toutes choses égales par ailleurs (Melton, 2011). Howe établit une distinction utile entre les votants habituels et deux types de non-votants : les non-votants intermittents, qui votent parfois, et les non-votants récurrents, qui ne votent jamais (2010 : 10).

Les non-votants récurrents invoquent un manque d'information et de compréhension, alors que les non-votants intermittents font état d'un manque de temps ou de planification suffisante lorsqu'ils ne votent pasnote 15. Howe (2010 : 10) soutient que les non-votants intermittents sont plus enclins à être mobilisés que les non-votants récurrents. Dans le cas des non-votants intermittents, le but est de faciliter la participation électorale dans la mesure du possible; quant aux non-votants récurrents, il s'agit plutôt de les motiver à voter (Howe, 2010; International IDEA, 1999 : 44).

D'après Howe, chaque catégorie de votant nécessite une stratégie de mobilisation différente. À son avis, il est plus simple de joindre par des méthodes de communication officielles ceux qui sont déjà enclins à participer, soit les non-votants intermittents (Hillygus, 2005; Niven, 2004). Par contre, il est plus efficace de mobiliser les non-votants récurrents par la persuasion informelle de leurs proches (Howe 2010 : 220).

Ces conclusions soulèvent une question importante sur le rayonnement auprès des jeunes : à quelle catégorie de votants appartient la cohorte des jeunes?

1.5 Débat sur l'efficacité des activités de rayonnement des partis politiques auprès des jeunes

Les habitudes des jeunes en matière de participation électorale ont évolué depuis 1974. On a constaté une hausse du nombre de non-votants intermittents et de non-votants récurrentsnote 16. Près de 36 % des moins de 30 ans peuvent être considérés comme des non-votants intermittents, comparativement à 10 % des 50 ans et plusnote 17. L'augmentation du nombre de non-votants récurrents, qui représentent un nouveau grand groupe de jeunes abstentionnistes (11,1 %) – groupe quasi inexistant en 1974 (Howe, 2010) – est particulièrement préoccupante.

Est-il possible de mobiliser efficacement les jeunes? La plupart des chercheurs s'entendent pour dire que le rayonnement auprès des jeunes peut être efficace. En fait, certaines données indiquent que les jeunes sont peut-être plus faciles à mobiliser que leurs aînés (Nickerson, 2006 : 56)note 18. Les chercheurs sont cependant partagés quant à la meilleure approche à utiliser. Certains universitaires affirment que des stratégies similaires produiront des effets similaires dans l'ensemble des groupes d'âge, de sorte qu'il n'est pas nécessaire de concevoir une stratégie adaptée aux jeunes (Nickerson, 2006). Par contre, Shea et Green (2007) soutiennent que les méthodes traditionnelles ne sont pas aussi efficaces auprès des jeunes.

Bien que les chercheurs ne parviennent pas à un consensus, ils s'entendent dans une certaine mesure sur les obstacles généraux à l'engagement et à la mobilisation des jeunes. La section suivante résume trois grands défis, mais la façon précise dont ceux-ci influent sur les décisions des partis canadiens n'est pas claire.

1.5.1 Premier défi : problèmes de communication

Il est essentiel d'identifier les votants pour mener tant une stratégie d'engagement qu'une stratégie de mobilisation, et les jeunes sont beaucoup plus difficiles à joindre que toute autre cohorte. Il s'agit d'un obstacle important, non seulement parce que les ressources des partis et des candidats sont limitées, mais aussi parce que le succès des tactiques de rayonnement dépend de la réceptivité du public.

Par exemple, Niven (2002) fait valoir que les messages de mobilisation ne parviennent pas souvent au public cible, mais que dans le cas contraire, les jeunes y seraient probablement réceptifs.

De nombreux jeunes sont beaucoup plus mobiles que les cohortes plus âgées du fait qu'ils sont généralement en phase de transition (Highton et Wolfinger, 2001), et leurs listes de coordonnées sont souvent inexactesnote 19. Il est par conséquent plus difficile de fournir aux jeunes des renseignements sur les élections. Par exemple, pendant la campagne fédérale de 2000 au Canada, un tiers des personnes nées après 1970 ont dit ne pas avoir reçu de carte d'information, comparativement à une personne sur cinq nées dans les années 1960 et une sur dix nées avant 1960 (Gidengil et al., 2004 : 112). Des études menées aux États-Unis ont également révélé que les moins de 30 ans sont moins susceptibles d'être à la maison au moment de la sollicitation à domicile (Nickerson 2006, 49). De plus, les jeunes sont plus difficiles à joindre au moyen des technologies de communication traditionnelles. Puisque plus de la moitié des 18 à 24 ans aux États-Unis n'ont pas de ligne terrestre, les centres de télésollicitation traditionnels ne peuvent les joindre (Université Harvard, 2007). Les firmes de recherche en consommation se heurtent à la même difficulté. Beaucoup d'entre elles ont investi des ressources considérables pour obtenir les coordonnées des moins de 30 ans, mais elles n'y sont pas encore parvenues (Nickerson, 2006 : 57).

En outre, aux problèmes de communication s'ajoute le fait que les partis et les candidats se servent de l'identification des électeurs pour recueillir des renseignements sur les préférences particulières et les antécédents des partisans (Karp, Banducci et Bowler, 2007). Les partis et les candidats recueillent ces données pour personnaliser leurs messages ultérieurs afin de maximiser leur attrait. Puisque les jeunes sont difficiles à contacter, les candidats et les partis sont moins susceptibles de disposer de données sur lesquelles baser un message personnalisé.

Les partis et les candidats doivent constamment répartir judicieusement leurs ressources limitées. Ils sont donc plus susceptibles de mobiliser les électeurs qui sont les plus faciles à joindre et à identifier comme partisans, généralement ceux des générations précédentes qui ont une adresse permanente (Nickerson, 2006 : 48).

Cependant, selon certaines sources, le coût réel pour surmonter les obstacles liés à la communication avec les jeunes électeurs est peut-être exagéré. Aux États-Unis, les expériences de mobilisation réalisées par CIRCLE ont montré qu'il en coûte beaucoup moins de mobiliser les jeunes que ne le supposent beaucoup de dirigeants et de consultants (Levine, 2007, 2009). Il conviendrait d'approfondir la recherche dans le contexte canadien sur les coûts qu'entraînent ces efforts.

1.5.2 Deuxième défi : faible degré d'identification aux partis

Depuis quelques décennies, les jeunes électeurs au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni ont moins tendance à s'identifier à un parti (Cross, 2004; Dalton et Wattenberg, 2000; Martin, 2012). En 1964 aux États-Unis, un jeune était deux fois et demie plus susceptible de s'identifier à un parti politique qu'en 2010 (Martin, 2012 : 75). De plus, certaines études ont montré que l'affiliation partisane rebute les jeunes (Milner, 2010; UK Electoral Commission, 2002). Au Canada, la recherche a également révélé que chez les jeunes, l'appui aux partis tend à être instable d'une élection à une autre (voir Kay et Perrella, 2012).

Cet affaiblissement de l'identification partisane et cette instabilité ont des conséquences sur les partis politiques. Sur le plan de l'engagement, les partis ne réussissent pas à attirer la nouvelle génération de membres. Ils perdent ainsi une source de donateurs et de bénévoles. L'effort de mobilisation est aussi d'autant plus difficile que les jeunes sont moins nombreux à s'identifier comme partisans. Cette situation est problématique parce que les partis et les candidats ont tendance à mobiliser leurs partisans connus dans le but de réduire au minimum le risque à court terme. Dalton et Anderson (2011 : 68) confirment que les partisans sont les plus susceptibles d'être contactés par les partis, ce qui aggrave les problèmes liés à l'identification des électeurs évoqués ci-dessus.

1.5.3 Troisième défi : intérêt

Ce défi comporte au moins trois facettes. Premièrement, les jeunes ne s'intéressent peut-être pas à la politique. Deuxièmement, quand ils s'y intéressent, leurs intérêts et leurs priorités peuvent différer de ceux des générations précédentes. Troisièmement, il est possible que les jeunes n'évaluent pas les chefs de parti comme leurs aînés.

Les jeunes pourraient se trouver en grande partie laissés pour compte en matière de stratégies d'engagement et de mobilisation si les partis acceptent l'argument de certains chercheurs selon lequel les jeunes sont simplement « hors du jeu » (Gidengil et al. 2003). Blais et al. (2004) font observer que la génération postérieure à 1970 porte moins d'intérêt à la politique électorale, y prête moins attention et est moins bien renseignée que les générations précédentes. Inglehart (1990) et Nevitte (1996) ont constaté un déplacement des valeurs chez les jeunes électeurs et un rejet des formes hiérarchiques de la participation (l'implication dans un parti politique, par exemple). Il ne faut pas pour autant y voir un rejet de la politique comme telle.

La perception des partis, des candidats et des jeunes électeurs selon laquelle leurs intérêts ne convergent à peu près jamais représente peut-être un défi plus considérable en matière d'engagement et de mobilisation. Les sondages ont donné lieu à des conclusions contradictoires. Une analyse des données des Études électorales canadiennes de 2004 effectuée par Gidengil et al. (2005) a révélé une similitude frappante entre les enjeux prioritaires pour les 18 à 29 ans et pour tous les autres groupes d'âge, tel l'enjeu numéro un que sont les soins de santé. Les auteurs tirent la conclusion suivante :

Les enjeux qui préoccupent de nombreux jeunes font partie de l'ordre du jour politique, et les partis politiques prennent position sur ces enjeux. Le problème semble tenir au fait que, trop souvent, une forte proportion des jeunes Canadiens n'entend tout simplement pas ces messages (Gidengil et al., 2005).

Par contre, il ressort de certains autres sondages que les priorités des 18 à 30 ans diffèrent de celles des cohortes plus âgées (Turcotte, 2007 : 6). S'il est vrai que les jeunes et moins jeunes électeurs partagent souvent les mêmes grandes priorités, souligne Turcotte (2005), ils n'insistent pas sur les mêmes aspects. Les jeunes font par ailleurs état de priorités différentes en matière de dépenses, mais ici encore, il s'agit d'une question de degré (2007 : 11).

Il existe un troisième point de vue, selon lequel les jeunes évalueraient les candidats politiques différemment. Bastedo (2013) affirme que les électeurs plus âgés sont davantage influencés par la capacité des chefs de parti à représenter leurs intérêts et à leur procurer des avantages concrets, comparativement aux jeunes électeurs qui accordent plus d'importance aux valeurs que défend un chef et à ce qu'il symbolise. Même si les évaluations de la capacité de représentation ont une influence sur la motivation à voter dans les deux cas, les nouveaux chefs ont tendance à ne pas avoir un style de représentation qui plaise aux électeurs plus âgés (Bastedo, 2012).

Nous semblons être en présence d'un échec quelconque de la communication : soit les messages des partis ne parviennent pas aux jeunes (Gidengil et al., 2005), ou du moins pas sous une forme qui capte leur attention, soit les partis ne présentent pas des plateformes qui correspondent aux priorités des jeunes (Bastedo, 2012; 2013; Turcotte, 2005; 2007). Il pourrait être utile d'approfondir la recherche, en tenant compte du point de vue des stratèges des partis, pour découvrir la cause véritable du problème.

En résumé, les données portent à croire que des obstacles entravent le rayonnement des partis auprès des jeunes. D'abord, en tant que cohorte, ils sont plus difficiles à contacter en raison de leur grande mobilité et du fait qu'ils ne possèdent pas de ligne terrestre. Ensuite, l'identification à un parti s'affaiblit dans l'ensemble de la population canadienne, mais plus particulièrement chez les jeunes. Il est difficile de déterminer si les partis, les candidats et les jeunes sont aveugles au fait qu'ils partagent les mêmes enjeux, ou si les messages sont bien communiqués aux jeunes publics. Soit les messages ne sont pas compris par les jeunes, soit ils ne trouvent pas écho auprès d'eux.

En dépit des obstacles au rayonnement auprès des jeunes, la littérature suggère que la cohorte des jeunes peut être une source de soutien pour un parti politique. Celui-ci doit cependant engager efficacement les jeunes entre les élections et les mobiliser en période d'élection.


Note 2 L'Enquête nationale auprès des jeunes a été commandée par Élections Canada afin de mieux comprendre les raisons pour lesquelles les jeunes prennent part ou non au processus électoral. L'enquête a été réalisée en mai 2011, à partir d'un échantillon aléatoire national de 1 372 jeunes et jeunes adultes âgés de 18 à 34 ans ainsi que de sous-groupes.

Note 3 De nombreux chercheurs soulignent le rôle fondamental des partis politiques dans les démocraties modernes. Voir Chandler et Siaroff, 1991; Cross, 2004; International IDEA, 2011; van Biezen, 2004.

Note 4 Les chercheurs font remarquer que cette liste des fonctions exercées par les partis ne se veut pas exhaustive, mais qu'elle constitue un « dénominateur commun » qui aide à établir une comparaison transnationale entre les partis. Voir l'explication détaillée de chacune des sept fonctions dans Diamond et Gunther (2001), aux pages 7 à 9. Pour un regard plus approfondi sur le rôle et les fonctions des partis, voir Norris (2011).

Note 5 Il ne faut pas confondre les fonctions des partis avec les types de partis politiques, ces derniers pouvant se caractériser par des objectifs différents. Cet aspect dépasse la portée de la revue. Pour plus de renseignements sur la classification des types de partis, voir Diamond et Gunther (2001 : 9-30).

Note 6 Les termes employés par Diamond et Gunther sont « intégration sociale » pour l'engagement et « mobilisation électorale » pour la mobilisation. Les deux termes sont définis dans la prochaine section.

Note 7 En d'autres mots, les chercheurs n'ont ni accès aux stratégies ni aux documents des partis, de sorte qu'il peut leur manquer des éléments des stratégies et des activités internes qui pourraient aider à comprendre le comportement des partis envers les jeunes.

Note 8 Le versement de contributions à un parti permet également de mesurer l'engagement. Cependant, afin de restreindre la portée de la présente revue, nous avons exclu la littérature portant sur le financement des partis. Fait à souligner, selon une analyse des données des Études électorales canadiennes réalisée par Jansen, Thomas et Young (2012), la très grande majorité des contributions proviennent des membres des partis, et plus particulièrement des hommes plus âgés, prospères et politiquement engagés.

Note 9 Cette tranche d'âge est la même que celle retenue pour l'Enquête nationale auprès des jeunes en 2011.

Note 10 L'âge demeure un facteur prédictif fiable même si d'autres caractéristiques telles que l'instruction ou l'ethnicité sont prises en considération dans les modèles statistiques. Néanmoins, le fait d'être âgé de moins de 35 ans n'efface pas la situation socioéconomique, la région ni le niveau de scolarisation. Comme l'indiquent les recommandations, il est peu probable qu'une approche universelle à l'égard de la mobilisation des jeunes soit efficace.

Note 11 Il convient d'approfondir la recherche sur les distinctions entre les jeunes. En effet, comme nous le démontrons plus loin, on ne peut pas supposer, compte tenu de l'évolution récente des tactiques de mobilisation (plus précisément l'hypersegmentation et le microciblage), que les partis traiteront les jeunes comme une cohorte homogène.

Note 12 Voir d'autres modèles de participation dans Anderson et Stephenson (2010) et Gidengil et al. (2012).

Note 13 Ce modèle n'exclut pas les fondements des autres théories de la participation, tels que les ressources personnelles et les motivations psychologiques.

Note 14 Le constat est prometteur, mais Melton souligne l'ambiguïté qui subsiste dans le domaine en ce qui concerne les éléments précis qui font naître une habitude. Voici ce qu'il en dit, en substance : « Malheureusement, il ne sera pas possible d'exploiter pleinement ce potentiel avant d'avoir réussi à identifier les mécanismes par lesquels une habitude se forme, et bien que plusieurs mécanismes aient été proposés, les descriptions existantes de la participation électorale habituelle n'ont pas permis de déterminer lesquels sont valides. » Par ailleurs, si les efforts en vue de stimuler la participation ne permettent que d'accroître la fréquence de vote des votants intermittents, il faudra conclure que leur succès sera au mieux limité.

Note 15 Pour les deux périodes visées par les travaux de Howe, les jeunes se limitaient aux 25 à 29 ans afin que tous les répondants aient été en âge de voter aux trois élections examinées. Voir dans Howe (2010 : 15) la liste des raisons citées par chaque type de votant pour expliquer le fait de ne pas avoir voté.

Note 16 Howe a comparé les répondants des Études électorales canadiennes de 1974 et 2004 du point de vue de la participation déclarée (une donnée notoirement teintée par la désirabilité sociale et les défaillances de la mémoire) à trois élections : l'élection fédérale de 1974 et de 2004, l'élection fédérale précédente (celle de 1972 et de 2000), et la plus récente élection provinciale.

Note 17 Pour créer la catégorie des votants intermittents, on a additionné ceux qui avaient voté une fois et ceux qui avaient voté deux fois selon les données de 2004. Dans cette catégorie de votants intermittents, ceux qui avaient voté une fois sont devenus plus nombreux, de nouveau parmi les jeunes. Alors que le ratio entre ceux qui avaient voté deux fois et ceux qui avaient voté une fois parmi les moins de 30 ans en 1974 était d'environ 4 contre 1, il est maintenant de près de 1 pour 1. De plus, il est largement reconnu que ceux qui omettent de participer aux élections sont également moins susceptibles de participer aux sondages, exacerbant d'autant le problème de la sous-représentation du nombre réel de non-votants récurrents.

Note 18 Nickerson conclut qu'il est incontestablement possible de mobiliser les jeunes électeurs, et les résultats de son étude en probits suggèrent que les jeunes pourraient être plus faciles à mobiliser que les autres groupes à faible participation électorale aux États-Unis. Cependant, une fois totalisés, ces résultats ne se rapprochent pas des limites de la signification statistique. Si le taux de participation électorale de base des jeunes est de 50 %, la différence n'est que de 3,3 %. Ces données indiquent néanmoins que les jeunes électeurs inscrits ne sont pas plus difficiles à mobiliser que leurs aînés.

Note 19 Ces listes de coordonnées façonnent pour l'essentiel les stratégies de rayonnement des partis et des candidats. Au Canada, le Registre national des électeurs contient le nom, le sexe, la date de naissance et l'adresse des électeurs. Chaque année, les renseignements concernant les électeurs de chaque circonscription sont transmis au député et aux partis politiques. Les communications sont basées sur la liste, qu'il s'agisse de recruter des membres ou solliciter des contributions (Marland, Glassen et Lees-Marshment, 2012 : 32). Ainsi, au Canada, dès l'établissement du Registre national des électeurs, de nombreux jeunes sont exclus du système.