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La participation électorale des jeunes et des membres d'une minorité visible au Canada : éclairage du Projet sur la diversité provinciale

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8. Conclusion et incidence sur les politiques

Au moyen des données du PDP, le présent rapport a étudié les facteurs expliquant la propension des jeunes et des membres d'une minorité visible à moins voter que les autres Canadiens. La question la plus importante, cependant, n'est pas de savoir pourquoi ils n'ont pas voté à telle ou telle élection, mais pourquoi certains segments de ces groupes s'abstiennent systématiquement de voter à chaque élection, et aux différents paliers électoraux. C'est pourquoi, après avoir examiné les corrélats du vote chez les jeunes et les membres d'une minorité visible aux élections fédérales et provinciales, nous avons porté notre attention sur l'abstentionnisme récurrent. Par ailleurs, très peu de différences ont été relevées dans les corrélats du vote entre les élections fédérales et provinciales.

Nos recherches montrent, comme d'autres avant, que les jeunes ne sont pas simplement enclins à s'abstenir de voter à l'occasion, mais qu'ils ont davantage tendance à être des abstentionnistes récurrents, c'est-à-dire à s'abstenir systématiquement de voter à chaque élection. L'étude met aussi en lumière un nouvel élément important : comme les jeunes, les membres d'une minorité visible sont plus enclins à l'abstentionnisme récurrent que les autres Canadiens.

Il importe alors de se demander pourquoi. Pour répondre à cette question, nous avons d'abord déterminé les caractéristiques sociodémographiques et les attitudes politiques qui distinguent les jeunes de leurs aînés, et les membres d'une minorité visible des autres Canadiens. Nous avons ensuite vu si ces caractéristiques étaient des corrélats de l'abstentionnisme récurrent. Enfin, au moyen de simulations, nous avons évalué dans quelle mesure chacune de ces variables pourrait expliquer l'écart dans l'abstentionnisme récurrent entre ces divers groupes.

Nos analyses nous permettent d'expliquer une partie importante de l'écart dans l'abstentionnisme récurrent entre les jeunes et leurs aînés et entre les membres d'une minorité visible et les autres Canadiens. Chez les jeunes, l'explication concerne à la fois le statut sociodémographique et les attitudes politiques. Chez les membres d'une minorité visible, l'explication est liée essentiellement au statut sociodémographique. Nos recherches révèlent donc deux groupes de Canadiens qui ont tendance à s'abstenir de voter, mais pour des motifs assez différents.

Plus précisément, le statut d'étudiant semble constituer un facteur important pour expliquer l'écart dans l'abstentionnisme récurrent entre les jeunes et leurs aînés. Contrairement à Gélineau (2013), nous avons constaté que les étudiants ont davantage tendance à être des abstentionnistes récurrents que les non-étudiants parmi les jeunes Canadiens, et que les jeunes ont plus tendance à être des abstentionnistes récurrents que leurs aînés, notamment parce qu'une plus grande partie d'entre eux sont encore aux études. Cette divergence avec les résultats de Gélineau laisse perplexe, compte tenu surtout du rôle clé que semble jouer cette caractéristique dans l'explication de l'écart dans l'abstentionnisme récurrent. Il est difficile de déterminer pourquoi le statut d'étudiant est corrélé à une diminution de l'abstention dans l'étude de Gélineau et à une augmentation de l'abstention dans la nôtre. Nous pouvons toutefois tenter d'expliquer pourquoi, selon nous, il est intuitivement logique de s'attendre à ce que les étudiants votent moins que les non-étudiants.

Dans la conclusion de son ouvrage, Paul Howe (2010) examine en profondeur l'origine générale de la chute de la participation électorale chez les jeunes Canadiens. Il décrit l'émergence de ce qu'il appelle une « adolescence prolongée », au cours de laquelle les jeunes vivent une très longue transition de l'enfance à l'âge adulte. Selon Howe, la cause principale de ce changement serait l'augmentation progressive du nombre de personnes aux études supérieures au cours des dernières décennies et la durée accrue de ces études. Cette adolescence prolongée augmenterait les interactions avec des pairs de leur âge et limiterait leurs responsabilités sociales.

Certes, nos constatations ne viennent pas étayer de façon détaillée et directe la thèse de Howe. Elles apportent néanmoins des données attestant que les étudiants ont moins tendance à voter que les non-étudiants. On peut fait valoir que les étudiants en sont exactement à ce stade de l'adolescence prolongée où ils ont davantage d'interactions avec leurs pairs et des responsabilités sociales limitées. À cette étape de leur vie, la plupart n'ont pas d'enfants, ne possèdent pas de propriété, ignorent s'ils vivent dans la ville ou la province où ils s'établiront après leurs études, et ne savent pas quelle sera leur profession ou à quelle classe sociale ils appartiendront. Il est probable que la durée prolongée de cette période de la vie entre le refuge et les conseils fournis par les parents et l'installation dans un statut social mieux défini contribue à expliquer pourquoi les étudiants ont moins tendance à voter et, plus généralement, pourquoi les jeunes ont moins tendance à voter. Bien sûr, il s'agit d'une grande conclusion fondée sur un ensemble limité de données, mais le but n'est pas tant d'établir de manière concluante pourquoi les jeunes votent moins que leurs aînés, mais de favoriser une réflexion et une discussion accrues sur ce que pourraient être les conséquences sur le vote d'un report des responsabilités sociales, si un tel report existe vraiment.

Une part importante de l'écart dans l'abstentionnisme récurrent entre les jeunes et leurs aînés s'explique aussi par un sentiment moins fort que le vote constitue un devoir citoyen. Environ la moitié des jeunes Canadiens ne se sentent pas coupables de s'abstenir de voter. Cette proportion est beaucoup plus élevée que chez leurs aînés. Il semble que pour réengager les jeunes dans le processus électoral (fédéral et provincial), il faudra s'efforcer de développer ce sens civique. Cette étude n'est pas la première à faire ce constat (voir Blais 2000). Il faut maintenant aller au-delà du diagnostic de l'abstentionnisme des jeunes Canadiens et déterminer pourquoi les jeunes adhèrent moins à la norme selon laquelle le vote est un devoir civique. Nous devons commencer à déterminer quelles voies sont les plus prometteuses pour favoriser l'émergence d'un tel sentiment du devoir civique. De nombreux programmes d'éducation électorale ont été lancés au fil des ans, comme le programme de vote étudiant CIVIX pour le primaire et le secondaire, ainsi que la trousse de simulation électorale Choisissons notre mascotte d'Élections Canada pour les élèves du primaire. Il s'agit de déterminer si ces programmes sont efficaces à long terme, surtout dans leur mission d'établir un sens civique solide.

La confiance envers Élections Canada est le troisième facteur qui aide à expliquer pourquoi les jeunes ont davantage tendance à s'abstenir de voter que leurs aînés. Les jeunes témoignent moins de confiance envers Élections Canada que leurs aînés, et cette confiance moindre à l'égard du gardien des élections fédérales semble liée à une plus faible propension à voter. Fait intéressant, ce point est relié non seulement aux élections fédérales, mais également à l'abstentionnisme récurrent. Cela donne à penser qu'il est essentiel d'assurer la forte intégrité du processus électoral et de l'institution chargée d'administrer ce processus au niveau fédéral pour que les jeunes Canadiens participent davantage aux élections, et même que l'ensemble des Canadiens continuent à voter. Heureusement, les Canadiens semblent exprimer une grande confiance dans Élections Canada, davantage que dans les organes législatifs des gouvernements fédéral et provinciaux. Sur ce point, il existe toutefois un écart entre les jeunes Canadiens et leurs aînés. Les jeunes ont-ils moins confiance en Élections Canada parce qu'ils connaissent peu l'institution? La confiance envers Élections Canada ira-t-elle en augmentant à mesure que les jeunes vieilliront, ou restera-t-elle au même niveau? Bref, le niveau plus faible de confiance des jeunes envers Élections Canada reflète-t-il le stade où ils sont dans leur vie ou s'agit-il plutôt d'un phénomène de génération? Il n'a pas été possible d'étudier pourquoi les jeunes témoignent moins de confiance envers Élections Canada que leurs aînés, mais les conséquences sont réelles et claires : les jeunes Canadiens votent moins souvent que leurs aînés. Ce sont là, par conséquent, des questions qu'Élections Canada pourrait vouloir approfondir.

Le quatrième facteur qui contribue à expliquer pourquoi les jeunes sont plus portés vers l'abstentionnisme récurrent que leurs aînés est leur plus grande désaffection à l'égard des partis politiques. À cet égard, la solution semble reposer partiellement entre les mains des partis, qui doivent trouver des façons de rétablir les liens avec les jeunes Canadiens.

Un dernier facteur qui semble relié à l'abstentionnisme chez les jeunes est leur difficulté à exprimer des opinions sur des questions politiques. Nos analyses indiquent que les jeunes sont beaucoup plus portés à répondre « Ne sais pas » aux questions de nature politique et que ces réponses sont beaucoup plus corrélées à la probabilité d'être des abstentionnistes récurrents. Certes, il se peut que ces faibles niveaux d'expression d'opinions reflètent surtout un manque de connaissances politiques, mais cela débordait le cadre de la présente étude. Cette question mériterait en tout cas d'être approfondie. On peut néanmoins penser que ces faibles niveaux d'expression d'opinions chez les jeunes sont un signe de désaffection politique.

Chez les membres d'une minorité visible, la situation est un peu différente. Les précisions à cet égard se trouvent dans la section expliquant l'écart dans l'abstentionnisme récurrent. En résumé, les deux principaux facteurs à l'origine d'un abstentionnisme plus élevé chez les membres d'une minorité visible par rapport aux autres Canadiens sont liés à leur situation sociodémographique. D'abord, une proportion importante des membres d'une minorité visible qui font partie de notre échantillon est constituée de nouveaux arrivants (24 %), et les nouveaux arrivants semblent plus enclins à être des abstentionnistes récurrents. Cette constatation s'applique aussi aux jeunes Canadiens. Il reste à expliquer avec précision les causes de cet abstentionnisme chez les nouveaux arrivants pendant leur première décennie au Canada. Selon la perspective optimiste, toutefois, les membres d'une minorité visible nés à l'étranger, mais ayant vécu au Canada pendant plus de 10 ans, semblent avoir autant tendance à voter que le reste de la population. Cela porte à croire que la difficulté est temporaire. Pour ce groupe, les efforts du gouvernement en vue de stimuler et de faciliter le vote devraient donc viser prioritairement les nouveaux arrivants.

L'autre facteur expliquant une plus grande propension à l'abstentionnisme récurrent chez les membres d'une minorité visible que chez les autres Canadiens est le fait qu'ils sont, en moyenne, plus jeunes. Comme nous savons que les jeunes votent moins et que les membres d'une minorité visible sont plus jeunes que le reste de la population, il n'est guère étonnant de constater qu'ils votent moins. Autrement dit, chercher pourquoi les membres d'une minorité visible votent moins, c'est au moins en partie chercher la raison pour laquelle les jeunes votent moins. En trouvant des façons d'encourager la participation électorale chez les jeunes, les gouvernements et les partenaires de la communauté s'attaquent aussi à une autre tâche, qui est de stimuler le vote chez les membres d'une minorité visible. Toutefois, les programmes destinés aux jeunes doivent prendre en compte aujourd'hui le fait qu'une proportion importante des jeunes du Canada est d'une origine ethnique et raciale plus diversifiée qu'auparavant.