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La participation électorale des jeunes et des membres d'une minorité visible au Canada : éclairage du Projet sur la diversité provinciale

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6.  Expliquer les écarts dans l'abstentionnisme récurrent

Bien que les analyses aient identifié plusieurs caractéristiques clés pouvant expliquer la plus grande propension des jeunes et des membres d'une minorité visible à l'abstentionnisme récurrent, nous n'avons pas encore évalué avec précision dans quelle mesure chaque caractéristique peut contribuer à expliquer les écarts entre ces groupes en matière d'abstentionnisme récurrent. Pour répondre à cette question, nous avons procédé à des simulations, en commençant avec les jeunes.

6.1 Les raisons de l'abstentionnisme récurrent plus élevé chez les jeunes

D'après les analyses à variables multiples présentées dans le tableau 8 qui précède, nous pouvons prévoir ce que serait le niveau d'abstentionnisme récurrent chez les jeunes s'ils avaient le même profil que leurs aînés pour un ensemble clé de caractéristiques. La simulation est effectuée pour une variable à la fois, pour permettre d'évaluer dans quelle mesure chaque variable peut expliquer l'écart dans la participation électorale. Toutes les autres variables sont gardées à la moyenne de l'échantillon. Les simulations sont exécutées uniquement pour les 18-24 ans. Le tableau 10 ci-après présente les résultats de ces simulations. Pour chaque simulation, le tableau indique dans quelle mesure l'écart dans l'abstentionnisme récurrent diminuerait si les jeunes partageaient le même attribut que leurs aînés. La capacité de chaque variable d'expliquer l'écart dans l'abstentionnisme récurrent entre les jeunes et leurs aînés dépend de la force de la corrélation de la variable avec l'abstentionnisme récurrent et de l'ampleur de la différence entre les jeunes et leurs aînés sur le plan de cet attribut. Par exemple, si la proximité avec un parti politique est fortement corrélée avec l'abstentionnisme récurrent chez les jeunes et que ceux-ci ont beaucoup moins tendance à se sentir proches d'un parti, alors la variable expliquera un écart significatif dans l'abstentionnisme récurrent.

Tableau 10. Explication des écarts dans l'abstentionnisme récurrent entre les jeunes et leurs aînés et les membres d'une minorité visible et les autres Canadiens
  Capacité d'expliquer l'écart entre les 18-24 ans et les 35 ans et plus Capacité d'expliquer l'écart entre les membres d'une minorité visible et les autres Canadiens
Caractéristiques socioéconomiques
Âge n.s.1 -4
Statut de nouvel arrivant -4 -3
Statut d'étudiant -7 n.s.1
Attitudes politiques
Proximité avec un parti politique -3 -1
Sentiment de culpabilité si abstention -7 -2
Confiance envers Élections Canada -4 n.s.1
Écart observé dans les données descriptives - voir le tableau 7 37 15
Écart potentiellement expliqué 25 10
Écart inexpliqué 12 9

Note : Les écarts expliqués dans l'abstentionnisme récurrent fondés sur les probabilités prévues sont tirés des analyses contenues dans les tableaux 8 et 9. En maintenant tout le reste au niveau des moyennes de l'échantillon, les 18-24 ans se sont vu attribuer le pointage des 35 ans et plus (les membres d'une minorité visible ont reçu le pointage des autres Canadiens) pour chacune des variables figurant dans les tableaux. Les simulations ont été effectuées une à la fois pour chaque variable.
1. La variable n'était pas statistiquement significative pour les jeunes (tableau 8) ou les membres d'une minorité visible (tableau 9) et ne peut donc expliquer la différence dans l'abstentionnisme récurrent par rapport aux autres Canadiens.
Source : Compilation de l'auteur.

L'écart dans l'abstentionnisme récurrent observé entre les deux groupes était de 37 points (voir le tableau 7 qui précède). Nos simulations montrent que si les jeunes et leurs aînés partageaient les mêmes caractéristiques quant à la probabilité d'être un nouvel arrivant, d'être un étudiant, de ressentir de la culpabilité par rapport à l'abstention, d'être proche d'un parti politique et d'avoir confiance dans Élections Canada, l'écart dans l'abstentionnisme récurrent fondrait d'environ 25 points, soit environ les deux tiers de l'écart observé dans l'abstentionnisme récurrent. Les deux variables les plus aptes à expliquer l'écart sont le sentiment de culpabilité par rapport à l'abstention et le statut d'étudiant.

Premièrement, si les jeunes avaient autant tendance que leurs aînés à se sentir coupables lorsqu'ils ne votent pas, leur propension à l'abstentionnisme récurrent diminuerait de 7 points. L'importance de tenter de créer un sens civique, au moyen de programmes d'éducation civique ou autrement, pourrait donc être cruciale.

Deuxièmement, si la proportion des 18-24 ans qui sont des étudiants était la même que celle des 35 ans et plus, la proportion des abstentionnistes récurrents diminuerait de 7 points supplémentaires. L'effet marqué sur la variable des étudiants est causé par le grand écart entre le poids des 18-24 ans qui sont étudiants dans l'échantillon et celui des 35 ans et plus qui sont étudiants (49 % de l'échantillon contre 1 %). Si cette constatation revenait dans d'autres études, on pourrait en déduire que le problème de la participation électorale chez les jeunes Canadiens n'est pas prêt de disparaître, car la part de la population qui demeure plus longtemps à l'école est en hausse. D'un point de vue plus optimiste, toutefois, on peut penser que le problème est de nature temporaire et qu'une fois l'école ou l'université terminée, les Canadiens commenceront peut-être à voter plus fréquemment, mais cela reste à vérifier.

Troisièmement, les divers niveaux de confiance envers Élections Canada sont également importants, car ils pourraient expliquer environ 44 points de l'écart dans l'abstentionnisme récurrent entre les jeunes et leurs aînés. La qualité apparente de l'équité et de la transparence du processus électoral et des personnes chargées de ce processus pourrait donc être cruciale pour maintenir le désir des gens de participer au processus électoral.

Quatrièmement, l'ampleur de l'effet est également de 4 points pour le statut de nouvel arrivant, ce qui est impressionnant compte tenu du fait que la proportion de jeunes qui sont de nouveaux arrivants n'est pas beaucoup plus élevée que celle des Canadiens plus âgés (8 % contre 3 %; voir le tableau 2). Cela indique dans quelle mesure l'abstentionnisme récurrent est plus grand chez les nouveaux arrivants.

Enfin, le lien plus faible des jeunes Canadiens avec les partis politiques explique aussi en partie leur plus grande propension à l'abstentionnisme récurrent. Si les jeunes avaient autant tendance que les plus âgés à se sentir proches d'un parti, la probabilité qu'ils soient des abstentionnistes récurrents diminuerait de 3 points de pourcentage. La solution à la désaffection des jeunes face à la politique électorale semble donc partiellement reposer entre les mains des partis, qui doivent trouver des façons de rétablir les liens avec les jeunes Canadiens.

6.2 Les raisons de l'abstentionnisme récurrent plus élevé chez les minorités visibles

Il en va différemment dans le cas des membres d'une minorité visible. Premièrement, pour l'abstentionnisme récurrent, l'écart avec les autres Canadiens n'est pas aussi grand que celui que l'on observe entre les jeunes et leurs aînés (15 points contre 37 points). Deuxièmement, dans le cas présent, le statut d'étudiant n'était pas un facteur associé à l'abstentionnisme récurrent chez les membres d'une minorité visible. Il en va de même de la confiance envers Élections Canada; bien qu'il s'agisse d'un corrélat significatif de l'abstentionnisme récurrent dans l'ensemble de la population canadienne, ce n'était pas le cas chez les membres d'une minorité visible. Quoi qu'il en soit, les membres d'une minorité visible ont exprimé une confiance plus grande - et non moins grande - envers Élections Canada que les autres Canadiens. Troisièmement, bien que certains corrélats du vote soient les mêmes que pour les jeunes, la capacité d'expliquer l'écart dans l'abstentionnisme récurrent entre les membres d'une minorité visible et les autres Canadiens est limitée, parce que les deux groupes ont tout autant tendance à avoir ces attitudes, ce qui vaut pour le sentiment de culpabilité par rapport à l'abstention et pour la perception qu'un vote peut faire une différence (voir le tableau 3 qui précède).

Pour comprendre la plus grande propension des membres d'une minorité visible à être des abstentionnistes récurrents, nous devons nous pencher sur leur statut socioéconomique - plus précisément, sur le fait qu'une grande partie d'entre eux sont des nouveaux arrivants et qu'ils sont plus jeunes que le reste de la population.

En premier lieu, comme nous l'avons noté dans nos analyses des jeunes, une des raisons pour lesquelles les membres d'une minorité visible sont plus enclins à l'abstentionnisme récurrent est qu'une plus grande proportion d'entre eux sont des nouveaux arrivants (24 % contre 2 %), et que les nouveaux arrivants ont davantage tendance à être des abstentionnistes récurrents. Curieusement, la corrélation n'est pas aussi forte que celle observée chez les jeunes. Bien que le motif de la faiblesse de ce lien ne soit pas clair, les conséquences sur sa capacité d'expliquer l'écart dans l'abstentionnisme récurrent sont claires. Malgré une différence importante dans la composition de l'échantillon pour cette caractéristique, cela explique seulement 3 points de l'écart dans l'abstentionnisme récurrent.

En deuxième lieu, les membres d'une minorité visible sont plus jeunes que le reste de la population canadienne. Dans notre échantillon, l'âge moyen des membres d'une minorité visible est de 38 ans, contre 50 ans pour le reste de la population. En tenant compte de tous les autres facteurs inclus dans les analyses du tableau 9, si les membres d'une minorité visible avaient le même âge que le reste de la population canadienne (soit 50 ans plutôt que 38 ), leur propension à l'abstentionnisme récurrent diminuerait de 4 points.

Certes, nos analyses n'expliquent pas complètement pourquoi les jeunes et les membres d'une minorité visible sont plus enclins à l'abstentionnisme récurrent. Les analyses ne nous permettent d'expliquer qu'une partie de l'écart, qui est néanmoins substantielle, soit environ les deux tiers pour chaque groupe. En outre, les simulations dressent un portrait  différent pour chaque groupe. Les explications pour les jeunes concernent à la fois leur statut socioéconomique et leurs attitudes politiques, alors que les explications pour les membres d'une minorité visible se rapportent uniquement à leur statut socioéconomique. Nos enquêtes révèlent donc deux groupes de Canadiens qui ont moins tendance à voter, mais pour des motifs différents. Dans les deux cas, il faudrait mieux comprendre les difficultés de la participation électorale chez les nouveaux arrivants. Dans le cas précis des jeunes, toutefois, la difficulté est plus grande, car nous devons avoir une compréhension plus large de leur désaffection face à la politique, comme en témoignent leur perception que le vote est un devoir, leur absence de lien avec les partis politiques ou même leur faible niveau de confiance envers Élections Canada.