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La participation électorale des jeunes et des membres d'une minorité visible au Canada : éclairage du Projet sur la diversité provinciale

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7.  L'expression d'opinions et la participation électorale

Les sections précédentes avaient pour but de déterminer les caractéristiques des votants et des abstentionnistes récurrents chez les jeunes (18-24 ans et 25-34 ans) et les membres d'une minorité visible. De nombreuses caractéristiques ont été relevées dans les attributs sociodémographiques et les attitudes politiques. Dans la présente section, nous explorons un autre facteur possible, à savoir le fait d'avoir ou d'exprimer des opinions (voir Krosnick et Milburn 1990; Delli Carpini et Keeter 1996). On peut soutenir que le fait d'avoir une opinion constitue une étape importante de la participation électorale. Avoir une opinion sur la question de savoir si le gouvernement se soucie ou non des gens, si nous pouvons faire confiance aux institutions publiques, ou même s'il importe de voter pourrait être important pour expliquer la décision de voter. Certaines études examinent les caractéristiques des personnes qui ont des opinions ou qui expriment leurs opinions dans le cadre de sondages politiques (Krosnick et Milburn 1990; Rapport 1982; Milbrath et Goel 1977; Francis et Busch 1975). Toutefois, rares sont les études qui examinent les conséquences du fait de ne pas avoir d'opinions.

Des recherches ont montré le lien entre les connaissances et la participation électorale, mais ce n'est pas notre propos ici. Les connaissances ont de importance; elles sont nécessaires à une bonne compréhension du contexte politique et à l'exercice approprié de la démocratie (Delli Carpini et Keeter 1996). Les connaissances et l'expression d'opinions sont certes liées. Le fait d'avoir davantage de connaissances politiques aide à se faire des opinions politiques; les gens doivent savoir ce qu'est une chose avant de pouvoir dire comment ils se sentent à son égard, ou s'ils l'aiment ou non (Cook 1985, 1081). Ainsi, les connaissances et l'expression d'opinions pourraient être liées, mais sont néanmoins des concepts différents. Les gens qui ont des connaissances n'ont pas nécessairement d'opinions et, inversement, celles qui ont de faibles connaissances peuvent exprimer de fortes opinions. La présente section vise donc à déterminer s'il existe un lien entre l'expression d'opinions et la probabilité de voter.

Il semble également important d'étudier le lien entre l'expression d'opinions et le vote pour des raisons méthodologiques. Tel qu'indiqué dans les analyses établissant les caractéristiques des abstentionnistes récurrents chez les jeunes dans le tableau 8, seulement 357 jeunes de 18-24 ans remplissent les conditions pour être inclus dans les analyses à variables multiples, tandis que 971 sont disponibles dans l'échantillon global du PDP. Pourquoi tous les 18-24 ans ne sont-ils pas inclus dans les analyses à variables multiples? Pour deux raisons principales.

Premièrement, compte tenu du jeune âge de ces répondants, pluieurs n'étaient simplement pas admissibles à voter aux dernières élections fédérales ou provinciales. Par exemple, environ 19 % des 18-24 ans disent qu'ils n'étaient pas admissibles à voter aux élections précédentes, contre 4 % des 25-34 ans, ce qui ramène la taille de l'échantillon de 971 à 768 répondants. Ces répondants ne peuvent aucunement être inclus, et nous ne pouvons pas faire enquête pour savoir s'ils sont ou non des abstentionnistes récurrents.

Deuxièmement, et plus important encore, les 18-24 ans ont beaucoup plus tendance à répondre « Je ne sais pas » à beaucoup de questions du sondage, surtout celles sur la politique. Par exemple, 19 % des 18-24 ans disent ignorer à quel point ils ont confiance en Élections Canada, alors que cette proportion s'établit à 11 % chez les 25-34 ans et à seulement 4 % chez les 35 ans et plus. De même, les proportions des répondants qui disent ignorer quel est l'impact du gouvernement fédéral sur leur vie sont de 13 %, 8 % et 3 %, respectivement, pour les 18-24 ans, les 25-34 ans et les 35 ans et plus.

Le tableau 11 ci-après présente la répartition des réponses « Je ne sais pas » aux questions suivantes sur l'attitude politique comprises dans nos analyses : la proximité à un parti politique (fédéral et provincial); la politique est trop complexe (fédérale et provinciale); je me sentirais coupable de ne pas voter (fédéral et provincial); les gens comme moi n'ont pas leur mot à dire dans la politique (fédérale et provinciale); je sens que mon vote peut faire une différence; l'attachement au Canada et à la province de résidence du répondant; l'impact des gouvernements provincial et fédéral sur la vie du répondant; et la confiance envers la Chambre des communes, l'assemblée législative de la province du répondant et Élections Canada. Il y a 16 questions en tout.

Tableau 11. L'expression d'opinions chez les jeunes et les membres d'une minorité visible
  Groupe d'âge Statut de minorité visible
Nombre de réponses « Je ne sais pas » (%) 18-24 25-34 35+ Membres d'une minorité visible Autres Canadiens
0 57 68 84 72 80
1 7 9 7 6 8
2 9 9 4 7 5
3 9 5 2 7 3
4 3 2 1 2 1
5 6 2 0 2 1
6 et plus 8 5 2 5 2
n= 888 2 174 4 698 5 275 1 950

Source : Projet sur la diversité provinciale.

Le tableau 11 indique que les 18-24 ans ont moins tendance que leurs aînés à avoir une opinion de fond sur les 16 questions. Tandis que 84 % des 35 ans et plus ont donné une opinion en réponse aux 16 questions, cette proportion chute à 68 % chez les 25-34 ans et à 57 % chez les 18-24 ans. Par contre, moins de 2 % des 35 ans et plus répondent « Je ne sais pas » à au moins six des 16 questions, alors que cette proportion passe à 5 % chez les 25-34 ans et à plus de 8 % chez les 18-24 ans.note 11

Ces statistiques indiquent que de nombreux 18-24 ans n'étaient pas compris dans les analyses utilisées pour identifier les abstentionnistes récurrents parce qu'ils n'avaient pas d'opinion sur une ou plusieurs variables du modèle. Dès qu'une réponse « Je ne sais pas » est donnée, le répondant ne peut être compris dans les analyses.note 12Les données présentées dans le tableau 11 révèlent donc que sur la base des 16 éléments étudiés, nous pouvons conserver seulement 57 % des 18-24 ans, 68 % des 25-34 ans et 84 % des 35 ans et plus aux fins des analyses. Les autres répondants sont exclus parce qu'ils ont répondu « Je ne sais pas » au moins une foisnote 13.

Ainsi, l'absence de réponse, ou un faible niveau d'expression d'opinions, caractérise davantage les jeunes que leurs aînés, ce qui concorde avec les conclusions de Krosnick et Milburn (1990). Cette constatation n'a rien de très étonnant, les jeunes Canadiens ayant accumulé moins d'expérience que leurs aînés dans l'interaction avec le système politique canadien et dans l'observation de celui-ci. Sears et Valentino (1997) constatent également un faible niveau d'expression d'opinions chez les jeunes Américains.

Ensemble, l'inadmissibilité à voter et la plus grande propension à répondre « Je ne sais pas » réduisent considérablement la taille de l'échantillon disponible aux fins de l'analyse des 18-24 ans (de 971 à 357 dans l'analyse à variables multiples), ce qui a des répercussions importantes sur la taille de l'échantillon disponible, mais aussi sur les caractéristiques de l'échantillon disponible à l'analyse. Comme dernière étape de ce rapport, nous chercherons à voir s'il existe un lien entre le faible niveau d'expression d'opinions et la propension à l'abstentionnisme récurrent. Ainsi, non seulement apportons-nous un nouvel éclairage sur les raisons pour lesquelles les gens votent ou non, mais nous élargissons également l'étude à un groupe de Canadiens qui sont très souvent exclus des analyses concernant l'origine de la abstentionnisme.

Pour approfondir ce sujet, les analyses présentées dans le tableau 12 ci-après se penchent encore une fois sur la question de savoir si les Canadiens sont des abstentionnistes récurrents. Nous limitons cette fois notre étude aux caractéristiques sociodémographiques et incluons notre échelle d'expression d'opinions, qui indique combien de fois les répondants ont répondu « Je ne sais pas » aux 16 questions sur l'attitude politique énumérées précédemment. En raison de la faiblesse des fréquences, les pointages qui vont de 6 à 16 sont regroupés et codés 6. L'échelle va de 0 à 6. Nous effectuons les analyses pour chacun des trois groupes d'âge : 18-24 ans, 25-34 ans et 35 ans et plus.

Tableau 12. L'expression d'opinions et l'abstentionnisme récurrent chez les jeunes
  Abstentionnistes récurrents (1-0)
  18-24 25-34 35+
Facteurs sociodémographiques B ET B ET B ET
Âge -,01 ,10 ,01 ,03 -,07 ,01 a
Femme -,02 ,28 ,32 ,19 ,03 ,17
Scolarité (réf. pas d'études secondaires)
Études  postsecondaires
Études universitaires
Études supérieures
 
-1,09
-1,84
-3,44
 
,35
,38
1,62
 
b
a
c
 
-,76
-1,07
-1,59
 
,23
,22
,39
 
b
a
a
 
-,72
-1,23
-1,55
 
,20
,23
,39
 
a
a
a
Revenu du ménage -,05 ,04 -,16 ,03 a -,09 ,04 a
En chômage -,79 ,54 ,56 ,28 c -,91 ,43 c
Étudiant ,80 ,31 c ,27 ,34 -1,77 1,06
Marié -,23 ,29 -,05 ,18 -,63 ,21 b
Temps passé à une institution religieuse -,24 ,42 -,84 ,29 b -,31 ,29
Minorité visible ,02 ,36 ,18 ,31 ,19 ,45
Immigrant (réf. né au Canada)
0-10 ans
11-20 ans
20+ ans
 
2,02
,63
3,51
 
,85
,55
1,30
 
c
 
b
 
2,52
1,72
,30
 
,50
,48
,45
 
a
a
 
 
1,11
-,42
,34
 
,56
,73
,37
 
c
 
 
Régions (réf. Ontario)
Québec
C.-B.
Prairies
Atlantique
 
-1,41
,21
,10
-,79
 
,36
,38
,38
,40
 
a
 
 
c
 
-1,07
-,44
,27
-,05
 
,24
,25
,23
,25
 
a
 
 
 
-1,67
,15
,04
,03
 
,33
,22
,20
,21
 
a
 
 
 
Échelle « Je ne sais pas » (0-6) ,31 ,09 b ,38 ,06 a ,39 ,07 a
Constante ,91 2,33 00 ,89 3,30 ,50 a
Nombre d'observations 488 1 657 3 727

Rapport des entrées à coefficients B (régressions logistiques binomiales).
a : p<,001; b : p<,01; c : p<,05.
Source : Projet sur la diversité provinciale.

Premièrement, il importe d'expliquer quel échantillon était disponible aux fins des analyses. Pour les 18-24 ans, notre échantillon est de 488 personnes, comparativement aux 357 qui auraient été admissibles si toutes les variables politiques étaient comprises dans le modèle. Quant aux 25-34 ans, l'échantillon est de 1 657 personnes (contre 1 309), et il est de 3 727 personnes (contre 3 355) pour les 35 ans et plus. La taille des échantillons pour les 18-24 ans et les 25-34 ans augmente donc de 37 % et de 27 %, respectivement, tandis que celle du groupe des 35 ans et plus n'augmente que d'environ 11 %. Ces accroissements d'échantillons sont importants. Ils montrent bien que nous perdons, chez les jeunes votants, une proportion considérable de l'échantillon si nous les excluons en fonction des réponses « Je ne sais pas » note 14

Deuxièmement, les résultats étayent l'importance des réponses « Ne sais pas » en montrant que l'échelle d'expression d'opinions (ou le nombre de réponses « Ne sais pas ») a un lien significatif avec la propension à l'abstentionnisme récurrent. Plus le nombre des réponses « Ne sais pas » est élevé, plus la probabilité d'être un abstentionniste récurrent est grande. Cela vaut pour les trois groupes d'âge. Le graphique 1 ci-après montre la probabilité prévue d'abstentionnisme récurrent selon le niveau de réponses « Ne sais pas » pour chacun des trois groupes d'âge. On y voit nettement que la probabilité d'abstentionnisme récurrent augmente dans les trois groupes d'âge à mesure que le nombre de réponses « Ne sais pas » augmente. En outre, il est frappant de constater que la propension plus faible à voter ne se limite pas à ceux qui fournissent un grand nombre de réponses « Ne sais pas ». Le lien semble linéaire : même une seule réponse « Ne sais pas » fait augmenter la probabilité d'abstentionnisme récurrent. Par conséquent, toute indication d'un faible taux d'expression d'opinions, si mineure soit-elle, fait augmenter la probabilité d'abstentionnisme récurrent. note 15

Graphique 1 : Probabilité prédite d'être un non-votant récurrent d'après le nombre de réponses
Description du « Graphique 1 : Probabilité prédite d'être un non-votant récurrent d'après le nombre de réponses »

La propension à répondre « Ne sais pas » reflète-t-elle simplement un faible intérêt pour la politique? L'intérêt pour la politique est en corrélation négative avec la propension à répondre « Ne sais pas »; plus cet intérêt est grand, moins il y a de réponses « Ne sais pas ». Les coefficients de corrélation sont de -.37, -.34 et -.27, respectivement, pour les 18-24 ans, les 25-34 ans et les 35 ans et plus. Nous avons également approfondi le lien entre les réponses « Ne sais pas » et l'intérêt pour la politique en ajoutant cette dernière variable dans nos analyses à variables multiples. Nous ne présentons pas le tableau complet ici, mais le graphique 2 ci-après montre la probabilité prévue d'abstentionnisme récurrent selon le nombre de réponses « Ne sais pas » fournies par les répondants une fois pris en compte l'intérêt pour la politique. Les pentes du graphique 2 sont moins marquées que celles du graphique 1. L'inclusion de l'intérêt pour la politique aide donc à comprendre une partie du lien entre les réponses « Ne sais pas » et l'abstentionnisme récurrent. L'une des raisons pour lesquelles les personnes qui répondent « Ne sais pas » ne votent pas est que la politique ne les intéresse pas. Mais on note en plus que le lien entre l'expression d'opinions et l'abstentionnisme récurrent demeure important même lorsqu'on tient compte de l'intérêt pour la politique. Et l'effet est considérable : si nous faisons une simulation comme celles que nous avons effectuées dans la section précédente, en alignant le niveau moyen de l'expression d'opinions des jeunes (1,44) sur celui observé chez leurs aînés (.36), le modèle prédit que le niveau d'abstentionnisme récurrent serait d'environ 5 points plus faible chez les jeunes. Certes, une partie de l'effet serait vraisemblablement attribuable à d'autres attitudes politiques non expliquées pour l'instant, mais cela montre néanmoins l'importance non négligeable de la variable de l'expression d'opinions.

 Graphique 2 : Probabilité prédite d'être un non-votant récurrent d'après le nombre de réponses « Je l'ignore » aux questions politiques (contrôle de l'intérêt pour la politique).
Description du « Graphique 2 : Probabilité prédite d'être un non-votant récurrent d'après le nombre de réponses « Je l'ignore » aux questions politiques (contrôle de l'intérêt pour la politique). »

Ces résultats donnent à penser que l'une des raisons pour lesquelles les Canadiens ne votent pas est un faible niveau d'expression d'opinions. Une proportion importante d'entre eux ne semblent pas s'être fait d'opinions fermes sur leur attachement au système politique, sur leur sens civique ou sur leur évaluation de l'action du gouvernement. À leurs yeux, le vote apparaît comme une activité peu attrayante. La corrélation vaut pour les trois groupes d'âge, mais comme le montre le tableau 10 qui précède, les jeunes affichent des niveaux beaucoup plus faibles d'expression d'opinions que leurs aînés. Il convient de signaler que nos analyses ne contrôlent pas la connaissance qu'ont les répondants de la politique canadienne. Malheureusement, de tels indicateurs ne sont pas disponibles dans le PDP. Le lien entre l'expression d'opinions et l'abstentionnisme récurrent pourrait peut-être être partiellement ou complètement pris en compte si les indicateurs de la connaissance politique étaient inclus dans le modèle. Delli Carpini et Keeter estiment même que la connaissance est le déterminant le plus fort de l'expression d'opinions dans leurs analyses (1996, 230).





note 11 Il est possible que des taux aussi élevés de réponses « Je ne sais pas » chez les jeunes dans le PDP soit propres à ces données, mais il n'entre pas dans le cadre du présent rapport de mener une enquête pour savoir si c'est également le cas dans d'autres sondages politiques comme l'Étude électorale canadienne. La différence dans la propension à répondre « Je ne sais pas » entre les minorités visibles et les autres Canadiens est plus limitée. Par conséquent, nous limitons la présente section du rapport aux analyses relatives aux jeunes.

note 12 Parce que la méthode de suppression fondée sur la liste est utilisée.

note 13 D'autres méthodes peuvent être utilisées pour effectuer des analyses à variables multiples qui permettent d'englober les répondants qui fournissent des non-réponses, comme l'imputation des moyennes de l'échantillon aux cas manquants. Nous préférons ne pas avoir recours à de telles méthodes. Les analyses qui suivent révèlent que les répondants qui donnent la réponse « Je ne sais pas » pourraient présenter un profil politique et une propension à voter qui diffèrent, et par conséquent, nous devrions traiter leurs données manquantes comme telles plutôt que de tenter de leur imputer une réponse qu'ils n'ont pas fournie. Nous reconnaissons toutefois qu'une telle décision méthodologique peut faire l'objet de débats dans le domaine et qu'en définitive, d'autres analyses devraient être effectuées pour mieux comprendre la signification de ces non-réponses et les types de répercussions que pourrait avoir l'utilisation de diverses méthodes de traitement des données manquantes sur les résultats de nos déductions.

note 14 Il y a encore de nombreux cas manquants en raison de la question sur le revenu du ménage.

note 15 D'autres éléments ont été testés pour assurer que le lien était effectivement linéaire. Chez les membres d'une minorité visible, nous avons également observé qu'une plus grande propension à fournir des réponses « Je l'ignore » est associée à une probabilité plus grande d'être un abstentionniste récurrent (résultats non présentés).